Dossier n° 1:
Le chantier des réformes de la Santé au Maroc

Le secteur de la Santé au Maroc vit actuellement une période de transitions. La transition démographique se voit à travers les diminutions du taux brut de mortalité, du taux de natalité et du taux d’accroissement annuels. La transition épidémiologique se voit à travers le changement du profil épidémiologique de la carte sanitaire du royaume. Nous notons ainsi la diminution des incidences des maladies transmissibles et une augmentation des incidences des maladies chroniques, des accidents et traumatismes. Les mesures visant à améliorer la santé de la mère et de l’enfant tardent quant à elles à donner leurs fruits.
Sur le plan politique, la transition se voit essentiellement dans la profonde remise en question du processus traditionnel de gestion et du principe de l’autorité. Le cinquantenaire de l’Indépendance du Royaume du Maroc a été l’occasion de réaliser une mise au point sur les acquis et les insuffisances dans les différents secteurs, et de dresser une vision d’avenir traçant les lignes directrices de ce que doit être le Maroc dans les prochaines années. C’est dans ce cadre que s’inscrit le Rapport “50 ans de développement humain au Maroc et perspectives pour 2025”.
Dans ce cadre, le secteur de la santé a bénéficié d’un intérêt particulier avec la constitution d’un groupe de travail chargé de l’examen de l’ensemble des données nationales se rapportant à la thématique « Santé, Qualité de Vie », et des expériences des autres pays, en relation étroite avec le concept de développement humain. Il a permis d’une part d’établir un état des lieux, tendances et enseignements tirés de l’étude rétrospective, et d’autre part de fixer les perspectives et recommandations qui en découlent.
A la lecture de ce rapport, la réforme du système de santé au Maroc devient de plus en plus une condition pour sa survie et non pas un choix. Les prémices de changement n’ont d’ailleurs pas tardé et tout le monde s’accorde à dire que le secteur de la Santé au Maroc s’est mis en chantier ces derniers mois. En témoigne la multitude de projets lancés.
C’est l'occasion pour nous de revenir sur les grands chantiers ouverts :
- L’Assurance Maladie Obligatoire (AMO).
La mise en œuvre de l'Assurance Maladie Obligatoire (AMO) représente une avancée réelle puisqu'elle a déjà bénéficié à 3,2 millions de personnes. Des difficultés de démarrage sont toutefois notées. Elles sont liées notamment aux problèmes de la tarification nationale de référence et de la liste des médicaments couverts. Alors que les premiers remboursements ont déjà commencé, le consensus à ce sujet n’a pas encore été trouvé.
Le RAMED (Régime d’Aide Médicale aux Economiquement Défavorisés) devrait suivre à la fin de l’année 2006. Saluons la naissance de ce régime de couverture médicale de base et espérons-lui une longue vie (ce n’est pas gagné !).
- L’investissement et les ressources humaines.
Le ministère de la Santé a consacré 2,5 milliards de DH à des projets de réhabilitation et de rénovation de 15 hôpitaux à travers le Royaume. SM le Roi Mohammed VI a lui-même inauguré, le 28 mars, le pôle des maladies cardiovasculaires et le pavillon des brûlés et de chirurgie plastique réparatrice relevant du Centre hospitalier universitaire (CHU) Ibn Rochd de Casablanca.
Cette volonté reste cependant freinée par une insuffisance des ressources humaines ou leur déploiement déséquilibré à travers le territoire du Royaume. Nous pouvons ainsi voir des centres de santé ou des centres de dialyse entièrement équipés, fermés faute de personnel. Au même moment, il existe toujours au Maroc des médecins chômeurs (manque de postes budgetaires), une campagne de départs volontaires et une fuite de cerveaux. On estime à 20 par mois le nombre de médecins qui choisissent de quitter le Maroc.
Un protocole d'accord entre le gouvernement et les partenaires sociaux dans le domaine de la santé a été signé, vendredi 07 Avril 2006 à Rabat, sous la présidence du Premier ministre, M. Driss Jettou. Cet accord a été signé à l’occasion de la journée mondiale de la santé vient après 3 ans de grèves répétées ayant handicapé la bonne marche des hôpitaux et nuit à la qualité des soins prodigués. Il a été conclu avec les syndicats du secteur affiliés aux cinq centrales à savoir la FDT (Fédération démocratique du travail), l'UGTM (Union générale des travailleurs du Maroc), l'UNTM (union nationale des travailleurs marocains), et la CDT (Confédération démocratique du travail), l'UMT (Union marocaine des travailleurs).
L’accord risque cependant de laisser beaucoup d’insatisfaits. En effet, le Syndicat Indépendant des Médecins du Secteur Public qui n’a pas été convié aux négociations tient toujours à ses revendications. Son cheval de batail est l’équivalence du diplôme de docteur en médecine avec le doctorat national.
- La réforme des études médicales au Maroc :
Il s’agit de former des médecins répondant aux besoins de la communauté et ayant des compétences dans le domaine des soins (promotionnels, préventifs et curatifs), de la gestion, de l’éthique, de la décision, de la communication, du travail en équipe et en réseau. Le volet pédagogique de cette réforme est en train d'être préparé. Il permettra d’intégrer les mesures préconisées par la charte nationale d’éducation et de formation qui sont en principe exécutoires depuis septembre 2000.
- Des médecins à l’honneur, d’autres poursuivis pour faute médicale…
La compétence des médecins marocains n’est plus à prouver. Certains d’entre eux brillent dans des équipes internationales. La presse rapporte le cas d’un « génie marocain dans la biomédecine », à la fois chirurgien et ingénieur, qui a participé à la première greffe du visage au monde, réalisée en France.
Cette même presse, rapporte la condamnation par le tribunal de grande instance de Casablanca, le 27 mars dernier, d’une clinique de chirurgie esthétique à payer des dommages et intérêts de 950 000 DH à une sexagénaire, victime d’une erreur médicale.
Ce contraste nous amène à nous interroger sur l’absence d’obligation légale de formation médicale continue. Le diplôme de médecin est obtenu pour la vie au moment même ou le Maroc est la terre d’accueil de nombreux congrès médicaux internationaux.
- La coopération internationale dans le domaine de la santé :
Le Maroc a longtemps bénéficié de programmes de coopération financière et scientifique dans le domaine de la santé. Il continue à profiter de l’expertise de l’OMS ou l’agence de biomédecine et des financements de la banque mondiale ou de l’Union Européenne.
Désormais, cette coopération ne se fait plus uniquement dans le sens nord-sud (vers le Maroc). Les équipes médicales marocaines sont présentes dans les missions des nations unies au Kosovo, mais aussi au Niger. Le Maroc finance la modernisation d'un laboratoire sénégalais de contrôle alimentaire, fait don de médicaments à l'Hôpital général de référence de Kinshasa, et signe des accords de coopération en matière de santé avec la Mauritanie.
Le Maroc semble mieux préparé pour pouvoir faire face à l’épidémie de grippe aviaire qui touche la planète. Un Plan National de Préparation et de Riposte à l'Influenza aviaire et à une Pandémie de Grippe d'origine aviaire a été élaboré. Le ministère de la Santé a même édité un Manuel de Procédures pour les professionnels de la santé. Il a acquis en janvier le fameux Tamiflu et médiatisé la journée de simulation de procédure de lutte contre l’infection. Le dossier de la grippe aviaire est discuté au conseil du gouvernement et le premier ministre en personne mange publiquement du poulet.
Aucune information ne filtre en revanche sur les quantités de Tamiflu disponibles ni sur la manière avec laquelle le médicament sera financé ou distribué. Chaque découverte d’oiseaux morts suscite de grandes inquiétudes. Que vaut réellement la stratégie marocaine de prévention dans la lutte contre la grippe aviaire? Nos réseaux de surveillance sont-ils suffisamment préparés? Espérons que l’avenir ne nous obligera pas à répondre à ces questions.
- Les élections de l’Ordre des Médecins.
Les professionnels de la santé insistent sur la réforme de la loi réorganisant le Conseil National de l'Ordre des Médecins. Cette instance doit veiller au respect de la déontologie et de l'éthique dans la pratique de la médecine. Toutefois, les médecins demandent avant tout de respecter leur droit à élire le président de cette instance à l'instar des autres professions. Les médecins travaillant dans les différents secteurs, aussi bien le public que le privé, sont unanimes pour boycotter les élections du Conseil national de l'Ordre des médecins prévues pour le mois de juin prochain si ce point n'est pas pris en considération.
La stratégie e-maroc 2010 lancée par l’actuel gouvernement vise à réduire la fracture numérique et Positionner le Maroc à l’échelle internationale. Concrètement, quatre grands axes sont au programme : e-Administration (www.egov.ma et tout dernièrement www.maroc.ma), e-Economie, e-Social (e-learning, e-emploi, e-santé) et réseaux virtuels.
Lancé en septembre 2005, le projet pilote e-Santé consiste en la mise en ligne sur Internet de banques de données sur les indicateurs de santé, ainsi que sur l'offre de soins au Maroc. Les objectifs de ce Portail sont de disposer d’une seule source d’indicateurs utilisables par les organisations des Nations Unies, de fournir en temps opportun des indicateurs fiables aux décideurs à tous les niveaux pour mieux planifier, établir des objectifs, développer des actions, évaluer et mesurer les résultats obtenus. Il ambitionne aussi d’améliorer la disponibilité et l’accès à l’information relative à l’offre de soins aux citoyens et aux professionnels de santé et de doter les décideurs du Ministère de la Santé d’informations fiables et nécessaires à la planification à moyen et à long terme des ressources à affecter aux différentes régions du Maroc. De telles ambitions ne peuvent être qu’encouragées. Gageons que les délais de mise en ligne seront respectés.
- Le code de la pharmacie :
Après son vote à l'unanimité par la Chambre des représentants, le code de la pharmacie entre dans sa dernière ligne droite en passant à la Chambre des conseillers. L'AMIP (Association Marocaine de l’Industrie Pharmaceutique) lance un appel, avec l'ouverture de la session parlementaire, à l'adoption définitive du texte. L'urgence s'impose pour mettre en place un climat favorable à l'investissement. «La suppression de la clause du capital encadré prévue par le nouveau code est une avancée prodigieuse ». Elle permettra aux laboratoires pharmaceutiques marocains d'envisager l'ouverture de leurs capitaux pour augmenter leurs investissements. La suppression de la clause du capital encadré est aussi une aubaine pour plusieurs investisseurs marocains en l'occurrence les banques et les compagnies d'assurances qui trouveront dans le secteur pharmaceutique des placements fructueux.
La liste des réformes entamées que nous venons de rapporter est loin d’être exhaustive. Il nous reste à citer notamment l’amélioration de la gestion hospitalière notamment au sein des centres hospitaliers universitaires avec un système de gouvernance basé sur la méritocratie et l’établissement de contrats – programmes. Rappelons aussi la Poursuite des programmes de santé de base : Maternité sans risques ; Prise en Charge Intégrée des Maladies de l'Enfant ; Lutte anti-tuberculeuse…
Saluons l’implication des plus hautes instances de l’état dans l’initiation et le suivi de l’avancement de ces différents chantiers. En témoigne le nombre de projets de santé inaugurés par SM le Roi dans le cadre de l’initiative nationale pour le développement humain (INDH), l’engagement de son altesse royale Lalla Salma dans la lutte contre le cancer, et l’engagement du premier ministre dans le dialogue avec les syndicats de la santé.
Enfin, la société civile, les organisations non gouvernementales, et le secteur privé se doivent de participer à cette dynamique pour un Maroc nouveau digne des aspirations de tout un peuple.
Dr. Tarik SQALLI
tariksqalli@hotmail.com
Documents annexes :
- Code de la couverture médicale de base : loi 65-00.
- 50 ans de développement humain et perspectives 2025. Rapport thématique : système de santé et qualité de vie.
- Ministère de la santé : Indicateurs de santé 2003.
- Ministère de la Santé : Enquête sur la Population et la Santé Familiale (EPSF) 2003 – 2004.